Dans les hôpitaux, des familles en mal de visite

Alice le Dréau - La Croix 19/02/2021
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Alice le Dréau – La Croix

19/02/2021

https://www.la-croix.com/France/hopitaux-familles-mal-visite-2021-02-19-1201141520

Le texte intégral est disponible ci-dessous :


Les visites dans les hôpitaux restent réduites en raison du Covid. En proie au désarroi, des familles souhaitent interpeller les autorités sanitaires.

Pour rendre visite à sa mère, hospitalisée dans un hôpital de l’Essonne, Anne Chevalier et sa sœur ont dû hausser le ton, au téléphone et menacer d’appeler un avocat. La veille, pour grimper dans la chambre de la patiente, 91 ans, Anne Chevalier avait dû, déjà, «passer en force » et se faufiler… par l’escalier de derrière. En vain, « un infirmier m’a interceptée dans le couloir ». Ce jour-là, devant le guichet d’accueil, Anne Chevalier n’était pas la seule à exprimer son émotion.


Des témoignages nombreux

Depuis plusieurs mois, les témoignages remontent, par grappe, notamment auprès de la cellule d’écoute du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV) : les visites aux patients hospitalisés ont été réduites, en raison du Covid, au grand désarroi des proches et des malades. Dans les Hauts de France, Bénédicte, 62 ans, a dû attendre son mari, pourtant dyslexique, sur le parking, pendant qu’il remplissait – difficilement –
les papiers avant une opération.

La grand-mère de Thomas Mulhaupt, dans le Grand Est, a, elle, passé « 38 jours » sans pouvoir approcher son époux, hospitalisé pour un cancer généralisé, « alors qu’ils se sont rarement quittés depuis soixante ans ». En Lorraine, Valérie Blanchemanche, privée de visite à son père atteint du Covid, avait le chagrin de l’entendre demander de l’aide, à l’autre bout du fil.


Ce qui se joue, à l’hôpital, ressemble à un chemin de crête. Les professionnels ont appris de la première vague et compris l’impact que peut avoir l’isolement, sur un malade. Mais il y a le virus. « Comment trouver le juste milieu entre l’humanité et la sécurité de tous », s’interroge, dépitée, une aide-soignante, à Strasbourg.


À chaque établissement ses règles et ses limites : visites totalement suspendues, uniquement sur prescription médicale, uniquement hors secteur Covid, uniquement par exceptions (patients en fin de vie, maternité, pédiatrie, gériatrie, etc.)

Le matériel de protection ne manque pas, les gestes barrières sont mieux connus, comment expliquer un tel tours de vis ? « C’est le principe de précaution, comprend Grégoire Moutel, médecin et responsable de l’espace éthique de Normandie. Faute d’un pilotage national, chaque établissement fait ce qu’il croit être le mieux par rapport à son contexte pandémique. Avec chacun sa trouille. » D’autant que certains établissements craignent un manque de respect des protocoles par les visiteurs.


Un impact psychique

Des décisions qui bousculent ceux qui y sont confrontés. « Je peux comprendre beaucoup de choses, explique Thomas Mulhaupt. Les contraintes, les restrictions. Ma grand-mère était prête à acheter ses propres charlottes et surblouses ! Mais que l’on prive des malades de contacts, non ! »

Le risque : provoquer des syndromes de glissement chez les patients et des deuils pathologiques chez les proches. Après plusieurs coups de fil et l’intervention d’un médecin parisien, Thomas Mulhaupt a réussi à faire transférer son grand-père vers un établissement plus souple quant aux visites.

« À partir de là, ma grand-mère a pu voir mon grand-père tous les jours. Il est mort le 29 janvier. Être entouré lui a-t-il apporté de la sérénité ? Nous osons l’espérer. Ma grand-mère, en tout cas, était apaisée. Accompagner ceux qui vont partir, c’est crucial, aussi, pour les vivants. »

Tout le monde n’a pas eu sa chance. À l’image de Valérie Blanchemanche. Son père mourant, elle ne l’a aperçu que depuis le pas la porte de sa chambre. « L’un de mes frères lui, n’a même pas eu le droit de voir le corps. Il dit qu’il ne réalise pas. Que ça l’empêche de bien faire son deuil. » Des sanglots s’accrochent à sa gorge, en y repensant.

« Faut-il attendre que les gens meurent pour les voir ? C’est fragile, un malade. Ça a besoin d’être soutenu, s’étrangle Mathilde, à Lyon. Mon mari doit se faire opérer de la hanche, en mars. Il a beau avoir pleinement confiance dans l’opération, il angoisse à l’idée que je ne sois pas près de lui, à son réveil. »


S’il faut « vivre avec le virus, ces restrictions ne seront pas tenables, sur la longueur, alerte Grégoire Moutel, à l’espace éthique de Normandie. Toute règle encadrant les visites devrait être construite avec les équipes de soins et des représentants de patients ou de familles. Et surtout, bien communiquée au public. » Une façon de préserver la confiance entre soignants et familles privées de visites.

Vers qui se tourner ?

Les directions des Agences régionales de santé peuvent être de bons interlocuteurs pour tout problème concernant les visites, si la direction de l’hôpital n’a pas pu répondre à la situation. Avant d’y avoir recours, il faut toujours privilégier le dialogue avec les cadres de santé et les médecins.

Le Centre National des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV) propose une plateforme d’écoute pour des conseils : 01.53.72.33.04 ou parlons-fin-de-vie.fr/mes-questions.

Les espaces éthiques régionaux peuvent répondre aux questions et faire remonter leurs expériences au Comité consultatif national d’éthique.

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