Les différentes définitions de l’autonomie

Objectif : Découvrir les définitions de l'autonomie Mylène Gouriot
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L’AUTONOMIE

La notion d’autonomie se définit historiquement à différents niveaux. Il faut d’abord considérer le renversement la compréhension de l’autonomie dans une logique antique d’un sens politique qui concerne le collectif en un sens individuel moderne qui qualifie le subjectif. Il y a ensuite une histoire morale de l’autonomie qui caractérise la raison tant rationnelle que morale et qui s’est traduite dans le champ du droit. Il y a enfin une maturation sociale de l’autonomie insérée culturellement dans celle de l’individualisme moderne compris comme phénomène de privatisation. Le destin de la notion d’autonomie telle qu’elle se déploie dans l’histoire de la philosophie s’illustre par un renversement singulier : c’est qu’elle prend naissance dans la possibilité de la création du collectif humain et qu’elle se diffuse socialement et politiquement jusqu’à s’enfermer dans la subjectivité, souvent contre ce collectif qu’elle permit de concevoir au départ. Dans une translation du général vers le particulier, d’un bout à l’autre du spectre de l’extériorité vers l’intériorisation, elle commence par caractériser l’indépendance politique collective et finit par qualifier l’atomisation subjective de l’individu contemporain.

L’AUTONOMIE COMME VIVRE ENSEMBLE

En effet, dans son sens premier le terme d’autonomie permet à Aristote d’affirmer l’existence en soi de la société civile et politique. Entendons par là, que le nomos d’Aristote permet à une société d’affirmer son auto-détermination normative par rapport à toutes les lois naturelles ou divines mais également par rapport à une tutelle étrangère. En ce sens l’autonomie signifie à l’origine l’indépendance ou l’auto-détermination de la cité ou d’un Etat, le fait de se donner ses propres lois. Si l’homme est un animal politique et qu’il vit naturellement en société, cette société est autonome : elle est régie par les normes que se donnent les citoyens eux-mêmes pour assurer la cohésion et l’harmonie du vivre-ensemble. Chez Aristote, la notion d’autonomie fonde donc le social, caractérise le politique, porte le sens du collectif. On pourrait dire qu’elle est holistique.

L’AUTONOMIE INDIVIDUELLE

Ce n’est que bien plus tard dans l’histoire de la pensée européenne que ce terme s’est étendu par projection à l’individu lui-même. D’abord sous l’impulsion des religieux (Thomas d’Aquin, Luther, Calvin) puis à la Renaissance, le terme autonomie est employé pour qualifier le rôle de la conscience individuelle notamment dans la décision ou dans l’usage de la raison.

UN TERME PLURIVOQUE

Aujourd’hui, le terme est utilisé non seulement dans notre quotidien mais également dans une multitude de domaines : en philosophie, en sciences sociales, en science politique, en management, en relations internationales et en droit mais aussi en sciences naturelles et en médecine ainsi que bien sûr en éthique.

A. L’autonomie en droit

Le concept d’autonomie personnelle est apparu récemment dans l’ordre juridique européen et a été défini comme la faculté pour la personne humaine de mener sa vie comme elle l’entend. Cette notion permet à la personne, à la fois de décider sans entrave des choix à opérer pour la construction de sa personnalité, et de les revendiquer afin qu’ils soient reconnus et protégés juridiquement dans le cadre de ses relations à autrui.

Ce principe a été peu à peu érigé en principe matriciel des droits fondamentaux même si le terme est absent du texte de la Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH). Il revêt une certaine proximité avec la liberté individuelle dans la mesure où il reconnait au sujet la possibilité de poser sa propre norme. En ce sens, l’autonomie en droit porte la normativité de la personne au service de l’épanouissement personnel. C’est une notion fondatrice du droit de décider pour soi-même, de faire ses propres choix.

B. L’autonomie en philosophie

L’autonomie en philosophie est avant tout une autonomie intellectuelle. Autrement dit, face à la prédétermination de nos actes ou de nos pensées par des règles reçues (religion, éducation, culture…) qui nous placent dans une servitude continue, l’autonomie porte l’idée de la liberté de l’homme qui, par l’effort de sa réflexion propre, se donne à lui-même ses principes d’action. Comprise comme émancipatrice, l’indépendance morale est la source de l’esprit critique qui permet un consentement éclairé. Telle est la pensée de Kant, fondateur de l’autonomie morale, pour qui l’autonomie porte la détermination de la volonté par la raison pure c’est à dire sans influence sensible et sans sentiment. « Selon Kant, l’autonomie est le choix qui ne repose que sur la volonté propre de l’homme, établissant une « législation universelle ». Tout choix qui serait soumis à un élément « extérieur » tel que
l’attrait, l’intérêt, la contrainte, le devoir, la loi, la nécessité, etc., relèverait, au contraire, de l’hétéronomie ; d’autre part, la législation propre de l’homme est universelle dans la mesure où il agit « selon la maxime qui peut en même temps s’ériger elle-même en loi universelle. C’est-à-dire que, face à une situation donnée, un individu est autonome, selon Kant, si, réfléchissant à sa conduite, il choisit volontairement et librement de se comporter de la façon qu’il juge être universellement la meilleure. Dans tout autre cas (si, par exemple, il suit les ordres qu’il a reçus, s’il obéit à la loi, s’il se conforme à son désir, etc.), il se comporte de façon hétéronome. »

Cependant, se gouverner soi-même, ce n’est pas nécessairement penser et agir d’une autre façon que ses semblables. L’autonomie peut être en harmonie avec autrui.

L’AUTONOMIE DANS LE CHAMP DE L’ETHIQUE MEDICALE

La notion d’autonomie dans le champ de la médecine s’impose historiquement dans le code de Nüremberg en 1947 qui pose le principe de consentement dans le domaine de la recherche biomédicale. Elle devient un principe fondateur de la réflexion éthique (ainsi que la bienfaisance, la non malfaisance et la justice) dans l’expression du principisme initiée par Tom Beauchamp et James Childress en 1979 : « respecter un individu, c’est, au minimum, reconnaître le droit de cette personne à avoir des opinions, à faire des choix et à agir en fonction de ses valeurs et de ses croyances. ». Si le principe revêt une certaine évidence théorique, sa mise en œuvre dans le domaine des soins n’a dès lors pas cessé d’être interrogée.
En effet, son effectivité pose non seulement la question de la nature, de la possibilité et parfois même de la légitimité de celle-ci dans l’expression du citoyen, mais elle induit également une complexité croissante pour les professionnels de la respecter vraiment sans pour autant renier leurs valeurs professionnelles ; se pose finalement la question d’un équilibre difficile entre l’autonomie personnelle, individuelle et le bien commun en matière de santé publique. La profusion d’emplois modernes du terme crée évidemment une inflation des nuances de sens qui rend parfois difficile les dialogues interdisciplinaires et quasi impossible l’entreprise d’une définition consensuelle. Reste que, quatre sens distincts ont émergé dans les discussions citoyennes : l’autonomie fonctionnelle (dimension physique, mobilité), l’autonomie décisionnelle (être éclairé et comprendre), l’autonomie pratique (pouvoir faire) et l’autonomie morale (vouloir faire).

« L’autonomie est la capacité à choisir librement, sans contrainte ni incitation de quelque nature que ce soit. Elle inclut le consentement informé sans pour autant s’y réduire. Être autonome, en effet, c’est vouloir s’engager dans une démarche, en être à l’initiative. Il y a une intention de participer à une décision et pas uniquement d’acquiescer à une proposition. »

A. L’AUTONOMIE DECISIONNELLE

L’autonomie telle qu’elle est définie dans les prémisses de l’éthique médicale (Beauchamp&Childress) est une action libre c’est-à-dire une action qui résulte d’une décision dont l’intention s’exprime sans contrainte ni coercition dans un consentement libre et éclairé. En ce sens, elle rejoint la conception philosophique d’une pensée qui, par l’effort de sa réflexion propre, se donne à elle-même ses principes d’action sur la base d’une analyse de la situation et d’une collecte des informations s’y rapportant.
L’autonomie ainsi conçue, lorsqu’elle peut être exercée, n’est pourtant bien souvent qu’une illusion. En effet notre pensée se déploie malgré nous sous l’influence de nos émotions ou encore sous l’influence des normes et des pressions sociales qui déterminent nos comportements au sein de la société.
Par ailleurs, l’autonomie décisionnelle a pour condition fondamentale l’exhaustivité et la clarté de l’information. Or, le paternalisme tenace ainsi que les stratégies de communication entravent souvent la dispensation d’une information loyale. Plus encore, la compréhension de cette information nécessite un accompagnement et une pédagogie qui font encore trop souvent défaut pour servir une vraie effectivité
de l’autonomie décisionnelle.

Liberté ou autonomie individuelle et responsabilité collective

Une première illustration des questions relevant de la liberté porte sur l’objectif de respecter l’autonomie de chacun tout en prévenant au mieux les conséquences néfastes pour lui et pour les autres de certaines conduites : addictions (tabac, alcool, drogues), conduite dangereuse, etc. En d’autres termes, assurer l’autonomie des personnes pour ce qui est de prendre des décisions, tout en assumant sa responsabilité et en respectant l’autonomie d’autrui. Se pose, à nouveau, la question des politiques de santé coercitives : assumer sa responsabilité implique d’avoir pris conscience des risques liés à certains comportements et de faire les meilleurs choix pour préserver sa santé et celle des autres. Or, les travaux sur la consommation de tabac ou d’alcool, ou sur la protection des rapports sexuels face au risque VIH, ont bien montré que connaitre le risque ne suffit pas. Face à ce constat, la prévention, dans certains domaines (accidents de la route, consommation de drogues par exemple) repose sur l’interdiction et la punition, bien plus que sur la
responsabilisation. Un second exemple concerne la règle éthique des risques proportionnés, en maximisant les effets bénéfiques et en réduisant les effets nocifs. En santé publique, cette règle éthique implique de bien appréhender tant les effets bénéfiques que les effets négatifs, et cela à la fois dans les champs de la santé (physique ou psychique) et dans les champs sociaux ou économiques. Il s’agit, en effet, de prendre en compte les effets bénéfiques ou nocifs sur la vie des personnes dans l’ensemble de ses dimensions, impliquant de collecter des informations dans toutes ces dimensions. Les travaux psychosociaux autour de la théorie de l’engagement ont cependant montré que responsabiliser et susciter un engagement personnel peuvent conduire à changer les attitudes, et pourraient être plus utilisés pour réduire ce dilemme de la santé publique.

Source : CCNE, Avis 137. Ethique et santé publique, 2021

« Être autonome, c’est être libre avec les autres et non pas contre eux ; inversement, la solidarité consiste à permettre au plus grand nombre de personnes d’exercer leur autonomie. »

A. L’AUTONOMIE PRATIQUE

L’autonomie n’est pas seulement une posture, elle trouve son effectivité dans l’action qui doit pouvoir être mise en œuvre. Par exemple, il ne suffit pas de promouvoir un droit, encore faut-il s’assurer d’un égal accès par tous à l’exercice de ce droit. Autrement dit, l’autonomie ne peut être effective que si elle s’exerce dans la disponibilité des moyens d’action et la maitrise de ceux-ci.

B. L’AUTONOMIE MORALE

L’autonomie morale est avant tout une autonomie authentique autrement dit qualifiant les décisions qui conduisent à des actions en conformité à notre histoire propre, aux valeurs que nous exprimons au cours de notre vie, en accord avec le projet de vie que nous avons construit, dont nous sommes auteurs. Cette compréhension de l’autonomie est très certainement celle qui mène à des choix qui peuvent paraître dénués de rationalité pour les professionnels mais qui portent une cohérence interne qui relève de l’intimité des personnes.

Mais l’autonomie morale doit rendre compte également d’une dimension holistique. Et pour cause, si l’autonomie dans son acception actuelle revêt une forte dimension individuelle et subjective, elle ne peut s’y réduire.
L’autonomie n’est pas une valeur irrévocable qui supplanterait les considérations collectives. Ce n’est pas une valeur mais un principe. L’autonomie ne peut donc s’exercer de manière légitime que dans une réflexion considérant le vivre ensemble et le collectif comme le proposait déjà Kant. Son exercice plein et entier implique une responsabilité par rapport aux autres et au bien commun : si « l’autonomie d’une personne dont la santé est très altérée dépend d’autrui, la santé individuelle ne peut pas être conçue comme détachée des autres, de l’environnement : ma santé dépend de la santé du collectif, de la société dans laquelle je vis. »
L’autonomie devrait s’exprimer au bénéfice de l’intérêt général ou à tout le moins ne pas lui être nuisible.

Tension entre l’autonomie et la solidarité

La production implicite du lien social par l’Etat [et non plus par la famille] permet que le lien social explicite ne soit plus vécu que comme un effet global d’agrégation d’actions où chacun n’a en vue que ses avantages et ses intérêts. Tel qu’il apparaît aux individus délivrés de sa charge, le lien social est une résultante, il n’est pas une responsabilité. (…) Ce qui est en cause dans ces transformations, c’est l’inscription psychique de la précédence du social, l’inscription psychique de l’être-en-société qui permet à chacun de raisonner du point de vue de l’ensemble. (…) Le phénomène plonge ses racines bien au-delà de l’évolution d’une pratique culturelle. Il renvoie à un type de socialisation. Il y va, dans un tel glissement cognitif et symbolique, du pouvoir d’abstraction de soi et de la possibilité de se penser en société.

Source : Marcel Gauchet, Essai de psychologie contemporaine. Un nouvel âge de la personnalité », 1998.

Pour aller plus loin…

▶ Gauchet, Marcel. « Essai de psychologie contemporaine. Un nouvel âge de la personnalité », Le Débat, vol. 99, no.2, 1998, pp. 164-181.
▶ Ménoret, Marie, 2015. « La prescription d’autonomie en médecine ». Anthropologie & santé. 2015.
Vol. 10, n° 10. DOI 10.4000/anthropologiesante.1665.
▶ Pelluchon Corine, 2014. L’autonomie brisée : bioéthique et philosophie. [Deuxième édition]. Paris : Presses universitaires de France. ISBN 978-2-13-062545-2.
▶ Le Coadic, Ronan. « L’autonomie, illusion ou projet de société ? », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 121, no. 2, 2006, pp. 317-340.
▶ Colin, Pierre et Schneewind, Jerome B., 2002. L’invention de l’autonomie. Une histoire de la philosophie morale moderne. Vingtième siècle (Paris. 1984). 2002. N° 76, pp. 174-. DOI 10.2307/3772354.

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