La casuistique

Objectif : Mylène Gouriot
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La casuistique est surtout portée par les philosophes catholiques comme Saint Augustin ou Saint Anselme
même si cet art est présent dès l’Antiquité notamment chez Epictète. Elle est particulièrement dominante
au XVIIème siècle.
La casuistique consiste, dans ses expressions premières, à articuler l’universalité des lois divines ou la généralité du dogme religieux à des cas particuliers.


Définition


La casuistique (du latin « casus » : fait singulier) est une manière ou une méthode appropriée capable de trouver une règle juste pour un cas singulier par application pratique des connaissances morales que possèdent communément tous les hommes. C’est une application des règles morales générales à des cas concrets via une articulation entre l’universalité d’une norme et la particularité d’un agir.
Elle présuppose une loi universelle (une loi éternelle ou une règle suprême, divine) et une morale révélée (religion).
La casuistique désigne donc l’art ou la science de résoudre des « cas de conscience » c’est à dire des situations difficiles, soit qu’il y ait dilemme à propos de l’action à entreprendre, soit qu’il y ait hésitation sur les moyens à utiliser, soit qu’il y ait conflit entre les normes à respecter.
La casuistique est d’abord une réflexion (théorique et pratique) qui relève de la morale. Elle parcourt trois étapes :

  • description d’un moment de tension (cas),
  • recherche de la norme morale à appliquer,
  • résolution de la tension morale.

Le cas de conscience est ainsi examiné d’un point de vue argumentatif, c’est une résolution dite rhétorique c’est à dire dans l’ordre du discours, ce qui représente une limite critiquable.
D’une manière simple, la casuistique qualifie l’application des règles morales générales à des cas
concrets, l’articulation de l’universalité d’une norme à la singularité d’une action.


La casuistique sous la critique


Deux principes fondent la casuistique, d’abord la validité des lois générales comme normes de l’action particulière ; ensuite la similitude de certaines actions humaines qui permet de transposer les lois de l’agir de l’une à l’autre. Sur ces deux points, Blaise Pascal émet des critiques virulentes (1656) mettant en cause ce raisonnement. En effet, l’interprétation des circonstances d’un cas de conscience induit une réponse probable et non prouvée, mais plus encore, la démarche induit une connaissance, un savoir et une expérience qui fait du casuiste le seul habilité à résoudre le cas. Autrement dit, Pascal reproche à la casuistique de son époque son probabilisme et son laxisme qui, dans les faits, tend à justifier des actes immoraux par un jeu de discours théologiques. Un seul homme ne peut faire autorité en matière morale et devenir la règle de jugement pour les autres.
Ces propres excès et ces accusations, associés à l’essor des réflexions morales détachées de la référence unilatérale au dogme signeront la disparition de la casuistique au tournant du XIXème siècle.


Le renouveau de la casuistique


La casuistique a pourtant connu un regain d’intérêt dans le domaine médical depuis les années 80, induit par la complexité croissante des décisions médicales due au progrès. Ainsi, Albert R. Jonsen et Stephen Toulmin dans The abuse of casuistry paru en 1988, affirment le projet d’une véritable réhabilitation de la casuistique en éthique médicale.

Induction et déduction

Et pour cause, une position éthique ne consiste pas simplement à appliquer un code, des règles ou des principes généraux aux situations singulières. La compréhension éthique ne réside pas non plus dans la conformation à un code normatif accepté comme source d’autorité. Autrement dit les problèmes pratiques que posent les situations singulières et complexes – les cas- ne peuvent être réglés par l’application de principes ou de règles, quand bien même ils seraient partagés. Cela aurait pour
résultat une simplification réductrice qui mènerait à coup sûr à un conformisme dogmatique :
« Dès que l’on s’éloigne suffisamment des cas paradigmatiques simples pour lesquels les généralisations ont été conçues, il devient clair qu’aucune règle ne peut entièrement livrer sa propre interprétation. Les considérations qui s’imposent à nous lorsqu’il s’agit de résoudre les ambiguïtés que font surgir les cas marginaux, exactement comme celles qui s’imposent lorsqu’il s’agit de choisir entre les réquisits de principes conflictuels entre eux, ces considérations ne sont jamais inscrites dans les règles elles-mêmes.
Lorsqu’on traite des problèmes moraux de la vie réelle, qui débouchent si souvent sur ces deux types de
conflits et d’ambiguïtés, il nous revient d’aller au-delà des simples règles et principes pour voir ce qu’ils recouvrent. (…) De l’insistance exclusive mise sur des règles universelles et immuables résultent des conséquences dommageables pour notre capacité à penser éthiquement qui ne se limitent pas au seul plan théorique. »

JONSEN, Albert R. ; TOULMIN, Stephen. À quoi sert la casuistique
In : Penser par cas [en ligne]. Paris : Éditions de l’École des hautes
études en sciences sociales, 2005. Disponible sur Internet : http://
books.openedition.org/editionsehess/19936

Autrement dit, la réponse à la complexité des cas marginaux ou singuliers ne peut pas trouver pour réponse la production croissante de normes ou de règles qui augmenterait le nombre de ces cas au lieu de les résoudre.
L’éthique n’est pas une science, affirmait Aristote,

« l’éthique traite d’une multitude de situations concrètes particulières qui sont elles-mêmes si variables qu’elles résistent à toute tentative de généralisation en termes universels»

Ibid

tel est le fondement légitime de la casuistique pour Jonsen et Toulmin qui, partant de l’analyse de cas,
proposent de construire les valeurs pratiques.

Méthode

Jonsen et Toulmin proposent dans leur ouvrage un modèle de raisonnement d’éthique pratique dont la procédure se déploie dans une triangulation :

  • morphologie : identifier les circonstances qui lui sont propres, analyser,
  • taxonomie : trouver le paradigme qui peut lui convenir au mieux, catégoriser,
  • cinétique : les règles valables pour l’un seront désormais valables pour les cas nouveaux de la même catégorie ce qui permet de construire des paradigmes.

Si la résolution n’est jamais que probable, la validité du raisonnement, elle, dépend du niveau de ressemblance entre les cas.


Limites de la casuistique en éthique médicale


La tentative de réhabilitation reproduit des limites intrinsèques de cette méthode.

Pluralisme moral

Dans son essence même, la casuistique présuppose l’existence d’une loi que l’on dira transcendante, qu’elle soit naturelle, divine ou universelle, qui induit la possibilité d’identifier des lois permanentes au-delà de la diversité des circonstances qui permettrait de construire des catégories (taxonomie). Mais le pluralisme contemporain des valeurs morales ne permet pas d’établir de référence unanime, au mieux la méthode conduit au consensus. Comment dès lors réduire des cas particuliers à l’universalité de principes ?

Ressemblance

La notion de ressemblance entre les cas (cinétique) reste subjective et floue car la pluralité des circonstances particulières peuvent être interprétées différemment, avoir un poids propre à l’analyste. Autrement dit, le casuiste-consultant serait le seul référent dans l’analyse de cas. Il s’érige en expert éthicien dont l’expérience fonde la validité de l’intuition et de la compétence et finalement un monopole.


Conclusion


La casuistique se refuse à la qualification d’une éthique appliquée et au regard des faiblesses procédurales, elle pourrait tendre vers l’émotivisme. De même, le refus de déterminer clairement le rôle et la place des principes dans le raisonnement ne fait que renforcer la critique d’un casuiste expert.

Illustration bibliographie

Pour aller plus loin…

CANTO-SPERBER Monique. Article « Casuistique », Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Tome 1, Paris : Édition Presses Universitaires de France, 1996.
PASSERON Jean-Claude (dir.) ; REVEL Jacques (dir.). Penser par cas. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2005. Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/editionsehess/
BOARINI Serge, La casuistique d’Albert Jonsen. Disponible sur internet : http://www.philosophie-droit.asso.fr/APDpourweb/1590.pdf

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