Éthique des vertus

Objectif : Comprendre que l'éthique relève également des émotions et de la sensibilité Mylène Gouriot
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L’éthique des vertus dans le contexte du soin, est une manière d’être, un « équipement psychique » qui peut combler l’écart entre la théorie et la pratique, qui résiste aux tentations du paternalisme et de la domination, des contraintes de gestion ou d’efficacité au bénéfice de l’exercice d’une transformation de soi qui permet de garder la mesure (prudence), de discerner ce qu’il est bon de faire pour le patient. Les vertus sont l’ensemble des traits moraux qui sont des dispositions stables acquises qui permettent aux personnes de bien agir : « Pour penser le bien commun il faut intégrer au cœur de son bien propre le bien des autres ».


QU’EST-CE QU’UNE VERTU ?


Une vertu peut être définie comme une disposition de caractère chez une personne, un groupe, une organisation ou une société qui permet de faire ce qui est défini comme le bien c’est-à-dire d’agir de manière éthique. Les vertus sont appréhendées culturellement comme des « excellences humaines [c’est-à-dire] qualités de caractère admirables ou louables » qui permettent l’agir éthique. Elles s’acquièrent par l’éducation, l’entraînement qui induisent des schémas de réaction affective.

Aujourd’hui, la culture commune admet que l’amabilité, l’authenticité, la bienveillance, la bonté, la droiture, l’équité, l’honnêteté, l’indulgence, l’intégrité, la loyauté, la modération, la patience, le respect, la sagesse, la transparence et la véracité sont des vertus c’est-à-dire des qualités humaines reconnues comme positives mais ce « catalogue » des vertus est variable selon les perspectives historiques, philosophiques et culturelles. (Cf. Encyclop’éthique « Vertu, valeur, norme, principe »)


ANTIQUITÉ : ARISTOTE, ÉTHIQUE A NICOMAQUE


La source traditionnellement reconnue de l’éthique des vertus se situe dans l’Antiquité, dans l’œuvre d’Aristote et particulièrement dans l’ouvrage Éthique à Nicomaque.

L’éthique des vertus se développe dans un contexte d’hétéronomie (Cf. Encyclop’éthique « Deux fondements philosophiques de l’éthique ») c’est-à-dire dans un monde où l’homme est toujours rapporté à autre chose que lui-même. Autrement dit, le sens de ses actions réside soit dans le cosmos qu’il a à connaitre, soit dans la cité politique qu’il a à construire et dans laquelle il doit vivre. Pour Aristote, les vertus ne sont pas innées, ce sont des « habitus », c’est-à-dire qu’elles relèvent de l’enseignement, de l’habitude et de l’expérience. Elles sont apprises en accomplissant des actes conformes notamment en suivant le modèle d’un homme bon et juste. Les vertus sont des traits de caractère existants dans l’espèce humaine pouvant prendre une forme exemplaire, autrement dit parfaite.

Pour lui la vertu est une posture de modération et d’équilibre (« médiété ») : « La vertu est une disposition de la volonté consistant dans un juste milieu relatif à nous, lequel est déterminé par la droite règle et tel que le déterminerait l’homme prudent.(…)  A la fois source de bonheur et de justice, la vertu est ce juste milieu qui permet à chacun de vivre avec bonheur tout en tenant compte des autres». Ainsi, toutes les vertus sont fondées par la plus fondamentale : la prudence (« phronesis »).

La prudence

Aristote définit la prudence comme une « disposition pratique accompagnée de règle vraie concernant ce qui est bon et mauvais pour l’homme ». Autrement dit, l’homme prudent est celui qui délibère convenablement au sujet de ce qui lui est utile, qui discerne l’agir au regard d’une vie pleinement bonne. Il cherche les actions qui permettent de bien vivre : « lucidité de la raison en quête du bien humain, elle (la prudence) guide l’agir avec autorité, elle le juge et l’éclaire, elle vise la réussite générale de l’existence et tend à faire descendre ce projet ambitieux dans le détail des actions concrètes ».


XXème SIÈCLE : ELIZABETH ANSCOMBE


En 1958, la philosophe Elizabeth Anscombe publie un article, Modern moral philosophy, dans lequel elle rejette à la fois les éthiques utilitaristes et déontologiques (Cf. Encyclop’éthique « Ethique déontologique », « Ethique utilitariste »). Elle encourage le développement de la psychologie comme outils fondamental pouvant rendre compte de l’essence de l’éthique. En effet, pour elle, la démarche éthique relève de la subjectivité, de l’étude des caractères et des dispositions. Cet article a ouvert la voie à une renaissance contemporaine des éthiques de vertus, principalement par un retour à l’éthique d’Aristote et la sagesse pratique afin de soutenir l’agir éthique.

 Pour Elizabeth Anscombe, « le projet d’une éthique est prématuré tant qu’une philosophie de la psychologie n’a pas clarifié les concepts fondamentaux de toute discussion éthique, au premier plan celui de vertu mais aussi tous ceux qui sont indispensables à son intelligibilité et parmi les plus importants ceux d’action humaine et d’intention ».


XXème SIÈCLE : ALASDAIR MACINTYRE


Alasdair MacIntyre, dans la continuité d’Anscombe, pose un diagnostic sévère sur la réflexion éthique moderne mais dans une perspective politique anti-libérale marquée et plus globale. Pour lui, « l’agent moral moderne est surtout perdu et incohérent, comme l’est le monde libéral dans lequel il vit ». Il a reçu en héritage des débris des éthiques anciennes, alliant de manière chaotique et aléatoire les vertus, à l’utilitarisme ou aux traditions déontologiques, selon les sujets et les contextes. Pour rétablir de la cohérence, il propose de revenir à une conception aristotélicienne du bien.

MacIntyre représente surtout l’auteur clé d’une rupture avec la philosophie des Lumières. En effet, il condamne sans appel l’idée selon laquelle une posture éthique serait un point de vue neutre, impersonnel et universel. Il définit d’ailleurs la vertu comme « une qualité humaine acquise dont la possession et l’exercice tendent à permettre l’accomplissement des biens internes aux pratiques et dont le manque rend impossible cet accomplissement ». Et la pratique recouvre « toute forme cohérente et complexe d’activité humaine coopérative socialement établie par laquelle les biens internes à cette activité sont réalisés en tentant d’obéir aux normes d’excellence appropriées, ce qui provoque une extension systématique de la capacité humaine à l’excellence et des conceptions humaines des fins et des biens impliqués ».


AUJOURD’HUI : LA PRISE EN COMPTE DE L’ÉTHIQUE DES VERTUS


La notion de vertu impose une réflexion sur la disposition d’esprit de l’action éthique autrement dit, est-il possible d’agir éthiquement sur la seule base d’un « calcul » rationnel ? Peut-on agir bien sans disposition de caractère à agir bien ?

Si dans l’œuvre incontournable de Beauchamp et Childress, le principisme (Cf. Encyclop’éthique « Ethique des principes ou principisme ») comme cadre de référence éthique à travers les quatre principes essentiels (respect de l’autonomie, bienfaisance, non-malfaisance, justice) pouvait subir la critique par son caractère trop abstrait ou un risque d’utilisation trop mécanique des principes, il n’en demeure pas moins que, Beauchamps et Childress évoquent eux-mêmes l’importance de la personne vertueuse c’est-à-dire dont les sentiments sont appropriés (sympathie, regret) et la motivation adéquate. Les vertus professionnelles de la compassion, de discernement, de loyauté, d’intégrité ou le caractère consciencieux sont tout aussi nécessaires à l’action éthique que la reconnaissance rationnelle des grands principes ou des normes et l’effort pour les concilier : « les médecins et les infirmières qui n’expriment aucune émotion dans leur comportement sont incapables d’apporter ce dont les patients ont le plus besoin. »

La résurgence de la prise en compte des vertus comme condition de l’agir éthique s’est largement généralisée jusqu’à devenir essentielle dans l’éthique du care par exemple, ou celle de la sollicitude, ou encore l’éthique de la vulnérabilité.

Quatre éléments de l’éthique des vertus d’Aristote sont d’ailleurs retenus dans les réflexions contemporaines : la distinction entre la science et l’éthique, la nécessité de l’éducation et la place centrale des émotions dans l’agir éthique.

Distinction entre la science et l’éthique

Le but de l’éthique, pour Aristote, est d’orienter de manière juste l’action de l’homme. Ainsi, à la différence de la science qui produit des connaissances ou des lois universelles par une rationalité théorique (episteme), l’éthique s’ancre, selon lui, dans un contexte particulier, un temps déterminé, dans des circonstances contingentes qui créent des situations complexes qui appellent une sagesse pratique. Ainsi l’éthique relève d’un art et non d’une science. Cet ancrage pratique appelle une évaluation au cas par cas et non une recherche de principes universels. En ce sens, la démarche éthique d’Aristote se déploie dans la casuistique (Cf. Encyclop’éthique « Casuistique ») en d’autres termes il s’agit de tenir compte des particularités des personnes et de leurs contextes dans une situation donnée singulière.

Nécessité de l’éducation éthique

La connaissance des vertus est empirique, elle s’acquiert par l’expérience mais également l’habitude et l’enseignement. Ainsi, l’éducation éthique est fondamentale parce que sans elle, les valeurs restent abstraites et théoriques, elles demeurent des concepts. Se comporter de manière éthique commence par l’imitation, par apprendre de ceux qui adoptent des comportements vertueux, qui seuls sont à mêmes de montrer et de transmettre les ressources (les raisons et les motivations) de l’action juste c’est-à-dire de l’action modérée.

Concilier les sentiments, les émotions et la rationalité

« Les éthiciens des vertus considèrent qu’à force de vouloir les individus rationnels, neutres et impartiaux, les utilitaristes et les déontologues en viennent à valoriser des agents éthiques coupés

de leurs émotions qui, ultimement, risquent de mal agir par manque de compassion et d’empathie». L’idée de vertu dans la recherche de l’agir éthique permet de ne pas « simplement s’en tenir à un jugement rationnel et à la volonté en étouffant ou en ignorant les sentiments sous prétexte qu’ils seraient non pertinents ou importuns ». Bien entendu, il ne s’agit pas non plus, à l’inverse, de penser l’éthique comme relevant d’une « réaction chaleureuse indifférente aux informations apportées par un jugement intelligent et des considérations appropriées ». D’ailleurs, Aristote précise que pour que les acte soit accomplis de manière juste et tempérée par ce que l’on pourrait appeler une bonne volonté :

  • il faut savoir ce que l’on fait
  • il faut choisir librement l’action pour elle-même
  • l’accomplir dans une disposition d’esprit ferme et inébranlable

L’éthique des vertus assigne une dimension vivante au raisonnement rationnel et raisonnable qui réfléchit à l’action juste sur la base de principes « en faisant dépendre leur sens des expériences les plus concrètes de notre vie affective : les émotions ». Car le respect, la compassion, la crainte, ou l’angoisse sont des « réactions affectives qui alertent l’agent de la décision sur la valeur des principes auxquels il tient et qu’il ne désire pas sacrifier, les expériences émotionnelles ne font que nous révéler les valeurs auxquelles nous sommes attachés ». Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’éthique relève du sentimentalisme ou serait indexée à la seule sensibilité du professionnel.

 Finalement, « il n’y a pas d’éthique sans émotion mais, en elle-même, une émotion n’est pas éthique. »


Mylène Gouriot

Bibliographie indicative

  • Pelluchon C., L’éthique des vertus, https://chaire-philo.fr/corine-pelluchon-lethique-des-vertus/ , 10 mars 2018.
  • Dent, N. (2004). Vertu. Éthique de la vertu. Dans M. Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, vol. 2. Paris, Presses Universitaires de France, p. 2011-2019.
  • Williams, B. (2004). Vertus et vices. Les vertus et la théorie. Dans M. Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, vol. 2. Paris, Presses Universitaires de France, p. 2019-2024.
  • Aristote, Éthique à Nicomaque, livre 2, 6.
  • Aristote, Éthique à Nicomaque, livre 6, 5.
  • J. Étienne, La prudence selon Aristote , Revue Théologique de Louvain, 1970, 1, 4, p. 430‑432.
  • G.EM. Anscombe, Modern Moral Philosophy, Phylosophy, Vol. 33, N° 124 (Janv. 1958), pp 1-19
  • P. Ducray, La philosophie morale moderne. Elisabeth Anscombe Klesis, revue philosophique, actualité de la philosophie analytique, N°9, 2008
  • A. MacIntyre
  • J.C. Billier, VI – Structure et difficultés du perfectionnisme moral des éthiques des vertus, dans : , Introduction à l’éthique. sous la direction de Billier Jean-Cassien. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2014, p. 219-239. URL : https://www-cairn-info.ezproxy.normandie-univ.fr/introduction-a-l-ethique–9782130632610-page-219.htm
  • T. Beauchamp et J. Chilldress, Les principes de l’éthique biomédicale, Belles Lettres, 2008
  • N.Dent, (2004). Vertu. Éthique de la vertu. Dans M. Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, vol. 2. Paris, Presses Universitaires de France, p. 2011-2019.
  • Pierre Le Coz, Petit traité de la décision médicale, Seuil, 2007
  • M.J. Drolet et M. Ruest, De l’éthique à l’ergothérapie, Presses de l’Université du Québec, 2021

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